mardi 3 janvier 2017

De la dénomination de certains fruits et légumes au Québec.


Au Québec, un certain nombre de fruits et de légumes sont vendus sous des noms différents de ceux employés en français de référence (le français des dictionnaires). Certains de ces noms sont tout à fait acceptables, d'autres - en général des anglicismes - ne le sont pas. Voici quelques exemples :

Bébé : C'est un emploi curieux, voire comique, du mot Bébé pour traduire l'anglais Baby comme dans Bébés épinards, Bébés roquettes, etc. Y aurait-il des Épinards adultes? Il s'agit d'un anglicisme de sens. En anglais, l'adjectif Baby caractérise un végétal cueilli avant sa pleine croissance. L'équivalent français est généralement Pousse, pour désigner une croissance interrompue : Pousses d'épinard, ou Mini, pour désigner une taille plus petite que la normale : Mini-maïs.

Blé d'Inde : C'est un mot qui fleure bon l'époque des Grandes Découvertes et la France d'Ancien Régime. Au Québec, aujourd'hui, le terme est en perte de vitesse. Dans la langue officielle ou commerciale, on emploie uniquement le mot du français de référence : Maïs. Blé d'Inde se rencontre encore sur les marchés paysans et dans les magasins de fruits et légumes des quartiers plus populaires. Il se maintient aussi dans l'expression épluchette de blé d'Inde qui désignait autrefois les réunions au cours desquelles les familles de paysans se réunissaient pour « éplucher » (épanouiller) collectivement les épis de maïs. Le même genre d'activité avait lieu autrefois en France dans les régions de culture du maïs. De nos jours, elle désigne une activité festive au cours de laquelle on déguste des épis de maïs sucré. Si bien qu'on peut dire que pour organiser une épluchette de blé d'Inde, il faut acheter beaucoup d'épis de… maïs. Dans cet emploi particulier, le mot Blé d'Inde devrait se maintenir.

Bleuet : Ce mot, qui désigne la Myrtille américaine (arbuste du genre Vaccinium), est un des mots emblématiques du français québécois. Peu de Québécois accepteraient de le troquer contre myrtille. En réalité, c'est un mot régional qui vient de l'Ouest de la France. Entre francophones, il peut provoquer des quiproquos. En effet, en français de référence, il désigne une fleur bleue, la centaurée des champs. Pour un Européen, le fait de « manger des bleuets » peut paraître étrange. En France, le bleuet (la fleur) est devenu le symbole commémoratif de la Première Guerre mondiale. Il représente pour les Français ce que le coquelicot représente pour les Anglo-Saxons. De nos jours, les mêmes cultivars de ce petit fruit sont utilisés des deux côtés de l'Atlantique. Il n'y a donc pas de différences pour ce qui est des myrtilles/bleuets de culture. Curieusement, la société française Bonne Maman vend au Québec ses confitures de myrtilles sauvages françaises sous le nom de « bleuets sauvages »…





Canneberge : Ce terme, qui désigne couramment le fruit d'une plante du genre Vaccinium (sous-genre Oxycoccos), une sorte d'airelle, est attesté en français depuis au moins 1665. Il se rencontre sous la plume de Chateaubriand (Les Natchez, 1826) et se trouve dans le Littré. Malheureusement, en Europe francophone, la société américaine Ocean Spray a décidé de commercialiser ses canneberges sous le nom anglais de cranberries.  Escomptant sur l'anglomanie en vogue, ses marketeurs ont dû considérer que ce serait d'un meilleur effet de les vendre aux Européens francophones sous ce nom anglais. Si bien qu'on a cette situation paradoxale (et assez insultante pour un francophone) d'un même produit vendu par la même entreprise sous deux noms différents dans deux pays, canneberges au Canada et cranberries en Europe francophone. Comparez les sites canadien et français de la société Ocean Spray, c'est instructif :





Cerise de terre : Ce terme courant au Québec est un calque de l'anglais Groundcherry. En français de référence, on appelle ce fruit de son nom d'origine grecque Physalis (n. masc.). Plus familièrement, on l'appelle aussi Amour en cage ou Coqueret.




Chaque, Ch. : Ce mot employé pour désigner le prix à l'unité d'un produit est un calque de l'anglais Each. En français de référence, on dit : l'unité/unité ou la pièce/pièce.

Délicieuse : Pomme jaune délicieuse : C'est une traduction littérale de Golden Delicious Apple, qui est le nom propre d'un cultivar. Il n'y a donc pas lieu de le traduire (sauf le générique). Il s'agit de la pomme Golden Delicious, appelée plus couramment Golden tout court. Pomme rouge délicieuse : C'est la traduction littérale de Red Delicious Apple. Il s'agit de la Red Delicious.

Échalote : Sous ce terme est vendu au Québec un légume vert de la famille des oignons. Ce produit ne se vend pas sur les marchés français où l'on trouve plutôt la Ciboule ou Cive (Allium fistulosum) et la Cébette (oignon frais de la même famille Allium fistulosum), dans le sud de la France. Il correspond à peu près à l'Oignon nouveau à cette différence près que son bulbe n'est pratiquement pas formé. Pour trouver sa dénomination exacte, il faudrait connaître le nom savant de cette plante.


Échalote française : Il s'agit de l'Échalote tout court, un légume du genre Allium (espèce Allium cepa), dont on consomme le bulbe. Sa pelure peut être rose ou grise. L'anglais dit French shallot.


Fève : Au Québec, le terme Fève, utilisé naguère pour désigner ce qu'en français de référence on appelle Haricot (Phaseolus vulgaris), est en perte de vitesse. Dans la langue officielle et commerciale, on n'emploie que le terme haricot. Le terme ancien se rencontre encore sur certains marchés paysans et dans les magasins de fruits et légumes des quartiers plus populaires. En revanche il se maintient dans l'expression Fèves au lard, qui désigne un plat québécois traditionnel composé de petits haricots secs et de lard. Cette expression devrait se maintenir. De nos jours, en français de référence, le mot fève désigne un légume de l'espèce Vicia faba.


Fève verte : Haricot vert.

Fève jaune : Haricot beurre.

Français : Cet adjectif s'emploie au Québec dans certaines combinaisons sous l'influence de l'anglais. Par exemple : Échalote française (French shallot) pour Échalote, Haricots français (French beans) pour Haricots (verts) fins.

Gadelle : Le terme gadelle, régionalisme originaire de l'Ouest de la France, est en perte de vitesse. Dans la langue officielle et commerciale, on n'emploie que le terme français de référence Groseille (genre Ribes). Cependant gadelle connaît encore une certaine diffusion pour désigner des produits de l'artisanat local vendus sur les marchés paysans : des confitures de gadelles. Le mot fleure bon les confitures de grand-maman.

Haricot jaune : Haricot beurre.

Italien : Persil italien : Persil plat. C'est un calque de l'anglais Italian parsley. En français de référence, on distingue le Persil frisé et le Persil plat.

Lime : En France, on dit plus couramment Citron vert même si le terme peut être critiqué du strict point de vue de la botanique, la lime ou citron vert étant le fruit du limettier (Citrus latifolia et Citrus aurantiifolia) et non du citronnier (Citrus limon).


Melon d'eau : En France, on dit plus couramment Pastèque. L'anglais dit Watermelon.

Navet : Au Québec, ce mot désigne un légume-racine jaune du genre Brassica (espèce Brassica napus). En français de référence, il est appelé Rutabaga. Sa consommation est beaucoup moins fréquente en Europe qu'au Canada du fait de sa réputation (là-bas) de légume réservé à l'alimentation animale et de légume des temps de guerre. Le véritable Navet est aussi un légume du genre Brassica (espèce Brassica rapa). Plus petit que le rutabaga, il est de couleur blanche avec une collerette violette (voir Rabiole).


Patate : En français de référence, le mot Patate relève exclusivement du registre familier à côté de Pomme de terre, qui appartient au registre neutre. On achète des « pommes de terre » en magasin, mais on épluche des « pommes de terre » ou des « patates » à la maison. Au Québec, le mot patate est d'emploi plus courant, moins marqué familier. Cependant dans la langue officielle et commerciale, on emploie désormais le mot pomme de terre. Dans les magasins des quartiers plus populaires, mais pas seulement, on vend encore des patates, des patates blanches, des patates rouges, etc. On ne trouve plus guère de « producteurs de patates », mais presque toujours des « producteurs de pommes de terre ».

Patate au four : La combinaison Patate au four est curieuse. Il serait plus correct de dire Pomme de terre pour le four. En Europe, on utilise couramment l'expression Pomme de terre spécial four.

Persimmon : Ce mot anglais désigne souvent au Québec ce que le français de référence appelle Kaki (mot japonais) ou Plaquemine (mot algonquin, plus rare dans le commerce).



Piment : Poivron. En français de référence, le terme Piment désigne le fruit très piquant de plusieurs plantes du genre Capsicum (Capsicum baccatum, Capsicum chinense, Capsicum frutescens, Capsicum pubescens). Leurs fruits sont plus petits et leur saveur plus forte que ceux du Poivron, qui désigne la plante du genre Capsicum annuum.



Piment fort : Piment tout court.

Rabiole : Navet. Le terme Rabiole figure au Littré pour désigner un gros rave. C'est un mot régional.

Radicchio : Chicorée de Trévise, Trévise. L'anglais dit Radicchio.


Sucré : Patate sucrée : Patate douce. L'anglais dit Sweet Potato (plante de la famille des Convolvulaceae, de genre Ipomoea).

Tige : On observe  un curieux emploi du mot Tige dans les combinaisons Carottes sur tige et Radis sur tige. La tige est la partie de la plante qui part de la racine et porte les feuilles et les fruits. Les feuilles des carottes, des haricots, des pommes de terre, des radis, etc. s'appellent des Fanes. En fait l'expression correcte est Carottes en botte ou Botte de carottes, Radis en botte ou Botte de radis.


Vigne : Autre emploi curieux, l'expression Tomate sur vigne, qui est un calque grossier de l'anglais Tomato on the vine. En anglais, le terme Vine désigne plus généralement une plante grimpante. Est-il nécessaire de rappeler qu'en français, le terme Vigne désigne une plante grimpante qui produit du raisin ? En français de référence, on dit Tomates en grappe, expression couramment abrégée en Tomates grappe dans les commerces.

Zucchini : Ce mot est un emprunt à l'anglais américain, qui l'a emprunté à l'italien. En français de référence, on dit Courgette. Curieusement, en anglais britannique, on dit Courgette

En conclusion, il faut absolument éviter Bébé dans Bébé épinard, etc.; Chaque et Ch. pour désigner le prix à la pièce ou à l'unité; de traduire les noms propres comme Golden Delicious; les calques du genre Échalote française, Haricot français, Patate sucrée, Persil italien ou Tomate sur la vigne; les emprunts comme Zucchini; de confondre Navet et Rutabaga; Piment et Poivron; Tige et Fane (impropriété); Vigne et Grappe (anglicisme).

Mots clés : langue française; français québécois; français de référence; variation; anglicisme; archaïsme; régionalisme; dénomination; fruits; légumes.

mercredi 26 octobre 2016

Doit-on dire surplus budgétaire ou excédent budgétaire?

L'expression « surplus budgétaire » est un calque de l'anglais « budget surplus ». En français, pour désigner ce concept, on dit « excédent budgétaire ». Selon les dictionnaires, un excédent désigne en finance ce qui est en plus de la quantité fixée, c'est-à-dire un solde positif (d'où : excédent budgétaire); un surplus désigne en économie l'excédent de l'offre par rapport à la demande (par exemple : surplus agricoles).

jeudi 24 mars 2016

Êtes-vous Bisounours ou Câlinours ? Diglossie et circulation des mots sur le marché linguistique québécois.

La récente visite de Marine Le Pen au Québec a mis en lumière un cas de diglossie québéco-française. Durant son séjour, la chef du parti français d'extrême droite, rompant avec les usages diplomatiques, a accusé les dirigeants canadiens d'être des « Bisounours » dans le domaine de l'immigration et de l'accueil des migrants.

Grosrêveur
Dans le langage familier, un Bisounours désigne une personne naïve qui vit dans le monde charmant, mais irréel des tout-petits. Le nom vient d'une série d'ours en peluche populaire à partir des années 1980. En anglais, ils s'appelaient « Care Bears ».


Lorsqu'il a fallu leur donner un nom français, en France, on trouva « Bisounours », mot-valise formé sur bisou et nounours, deux mots aux sonorités douces et évocatrices bien en rapport avec le monde des tout-petits.



Mais ce mot, bien choisi du fait de ses connotations, posait un petit problème au Québec. En effet il évoque d'une manière trop évidente un autre mot, inusité en Europe francophone, « bizoune », qui désigne dans le langage familier et enfantin le pénis des petits garçons, autrement dit le zizi…

http://www.aufeminin.com/enfant/identite-sexuelle-enfant-d23092c293327.html

Nom fâcheux pour des peluches destinées aux petits enfants des deux sexes et autres… Alors on a trouvé un autre nom, tout aussi doux et charmant, Câlinours, mot-valise formé sur câlin et ours.

http://www.journaldequebec.com/2015/01/19/la-twittosphere-quebecoise-senflamme-pour-les-bizounes#livefyre

Cependant, malgré ces différences connotatives, il semble bien qu'appliqué à des politiques trop naïfs, le terme Bisounours va désormais s'employer également au Québec… À vrai dire, des journalistes québécois comme Richard Martineau, Sophie Durocher ou Christian Rioux l'avaient déjà employé avant la venue de Marine Le Pen. André Arthur l'a réutilisé abondamment sur Radio X à Québec.

« Justin Trudeau, grand chef de la tribu des Bisounours, s'apprête à vendre pour 15 milliards de dollars de blindés à l'Arabie saoudite. » (Richard Martineau, Le Journal de Montréal, 6 février 2016).

« Si ce silence est si tonitruant, c'est probablement parce que l'exemple soulève de manière dramatique toute la question de l'intégration de l'islam. Question non résolue quoi qu'on dise et quoi qu'en pensent les bisounours du multiculturalisme. » (Christian Rioux, Le Devoir, 16 octobre 2015).

Il est possible que, désormais, on offrira des Câlinours aux tout-petits et l'on traitera de Bisounours les politiques trop naïfs.

Vive la diglossie !

Mots-clés : langue française, France, Québec, diglossie, Bisounours, Câlinours, bisoune, bizoune, zizi, Marine Le Pen.



vendredi 18 mars 2016

Quel(s) équivalent(s) français pour « fatbike » ?

Le « fat bike » ou « fatbike » est devenu un sport très populaire en Amérique du Nord et en Europe. Ses adeptes parlent couramment - et familièrement - du « fat ».

Quel(s) équivalent(s) français peut-on trouver pour ce terme ?

Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l'Office québécois de la langue française a publié une fiche commune avec le Comité de terminologie de Radio-Canada (2016). Il déconseille fat bike et fatbike au motif que ces mots « ne s'intégre[raie]nt pas au système linguistique du français, notamment sur le plan graphique et sur le plan morphologique » [sic]. Tous les adeptes de fatbike, tous les chroniqueurs, qui en parlent dans les journaux et magazines, seraient bien étonnés d'apprendre que le nom de leur sport favori ne s'intègre pas dans leur discours ! Le français a la souplesse nécessaire pour intégrer encore pire mot que fatbike… Même le russe, qui est une langue à déclinaisons et à alphabet cyrillique, réussit à dire, à écrire et à décliner « фэт-байк » ! L'argument de la « non-intégration » n'a aucun fondement linguistique sérieux.

Pour remplacer l'anglicisme, le GDT propose « vélo à pneus surdimensionnés », sans se rendre compte que cette dénomination est impropre et n'a aucune chance de s'imposer, étant de surcroît très maladroite. En effet que nous dit le Petit Robert au sujet de « surdimensionné » ?  Si on ne le sait pas, il nous apprend que ce mot signifie « dont les dimensions sont plus grandes qu'il n'est nécessaire, trop importantes ». C'est un terme négatif. Autrement dit, c'est exactement le contraire de l'objectif du fatbike. Si ce vélo a des pneus plus gros que ceux des vélos ordinaires, plus gros même que ceux des vélos tout-terrain (VTT), il n'a pas des pneus surdimensionnés, mais des pneus adaptés à sa destination, à savoir la capacité de rouler sur la neige, sur le sable ou dans la boue.

Si effectivement le syntagme critiquable « vélo aux pneus surdimensionnés » se rencontre parfois dans la presse, c'est plus pour expliquer de quoi il s'agit que pour désigner ce nouveau type de vélo. On rencontre aussi des syntagmes plus simples - et plus justes - comme « vélo (à) grosses roues », « vélo (à) gros pneus » et « vélo (à) gros boudins » (ce dernier terme relevant du vocabulaire familier des amateurs de la petite reine).

En fait, un « grosses-roues » ou un « gros-pneus » seraient les meilleurs équivalents. Mais, de toute façon, il semble qu'il soit déjà trop tard pour qu'un terme français s'impose face à l'emprunt à l'anglais… Cependant les termes proposés pourront servir de variantes libres ou de variantes liées en fonction du contexte situationnel.

Mots-clés : langue française, anglicisme, fatbike, vélo à pneus surdimensionnés, vélo à grosses roues, vélo à gros pneus, vélo grosse pointure, vélo à gros boudins, grosses-roues, gros-pneus, gros-boudins, Office québécois de la langue française, Comité de terminologie de Radio-Canada, Grand Dictionnaire terminologique, surdimensionné, impropriété.